Le Dr Serge Ketoff a été interviewé par Sciences et Avenir sur le « bone smashing », et le Dr Jean-Pascal Dujoncquoy est intervenu sur le même sujet dans « Ça peut vous arriver » sur M6, au micro de Julien Courbet. Notre position commune : cette pratique est inefficace, dangereuse, et surtout révélatrice d’une pression nouvelle exercée sur les jeunes hommes.
Le « bone smashing », c’est quoi ?
Le principe, popularisé sur TikTok et sur les forums de « looksmaxxing », consiste à se frapper le visage — mandibule, menton, angles de la mâchoire, pommettes — avec le poing ou un objet dur, parfois un marteau, dans l’espoir de « sculpter » des traits plus carrés et plus « virils ».
La justification avancée est une lecture détournée d’un phénomène réel : la loi de Wolff, selon laquelle l’os se remodèle en réponse aux contraintes mécaniques. Ce remodelage existe, mais il concerne des contraintes physiologiques, progressives et orientées — la mastication, la traction musculaire, l’appui — et non un traumatisme répété sur un os de la face à l’âge adulte.
« D’un point de vue anatomique, il ne se passe pas grand-chose, il ne se passe rien du tout même, c’est ça le problème. Ça n’a aucune action sur la croissance de l’os. »
— Dr Serge Ketoff, Sciences et Avenir, juillet 2026

Aucune étude clinique ne montre qu’un traumatisme répété élargit durablement la mâchoire ou modifie la structure osseuse du visage chez un adulte en bonne santé.
Pourquoi c’est dangereux
Ce qui est comprimé n’est pas l’os, mais les tissus mous : peau, graisse, muscles, périoste. On obtient donc au mieux un œdème — qui peut être pris à tort pour un « résultat » — et au pire des lésions durables.
Risques cutanés et inflammatoires
Hématomes, lésions inflammatoires répétées, problèmes cutanés. Sur un visage jeune, la répétition de micro-traumatismes n’améliore pas la qualité de la peau : elle l’abîme.
Risque de fracture, en particulier zygomatique
La pommette (os zygomatique) entoure l’orbite : c’est un os fin, qui se fracture facilement. Une fracture du zygoma peut entraîner un enfoncement de la pommette, une diplopie (vision double), une hypoesthésie de la joue — et nécessiter une chirurgie de réduction. Le résultat est alors l’inverse exact de l’objectif recherché : une asymétrie faciale définitive.
Lésions nerveuses
- Au menton : atteinte des nerfs mentonniers, avec troubles de la sensibilité de la lèvre inférieure et du menton, parfois définitifs.
- Aux angles mandibulaires : atteinte d’une branche du nerf facial, avec troubles moteurs — « la possibilité d’avoir son sourire un peu décalé ou de sourire moins bien d’un côté du visage ».
Risques dentaires et articulaires
Fêlures et fractures dentaires, luxations, et sollicitation anormale des articulations temporo-mandibulaires (ATM), avec douleurs et bruits articulaires à la clé.
En résumé : aucun bénéfice démontré, des complications potentiellement irréversibles. Le rapport bénéfice/risque est nul. Pour nous, cette pratique relève davantage de la mécanique du buzz que d’une démarche de soin.
Le vrai sujet : la pression exercée sur les jeunes hommes
Le « bone smashing » n’est qu’un symptôme. Il s’inscrit dans le looksmaxxing, un ensemble de pratiques et de codes nés des réseaux sociaux qui promeuvent un idéal masculin extrêmement normé : mâchoire carrée, angle gonial marqué, inclinaison canthale positive, « regard de chasseur », corps musclé. Ceux qui n’y correspondent pas sont parfois harcelés, avec des dérives graves.
Nous le constatons en consultation :
« On reçoit quand même des patients qui ont la vingtaine, qui sont tout à fait normaux, qui ont une mâchoire tout à fait correcte, et qui demandent s’il n’y a pas des chirurgies ou des possibilités de s’élargir la mâchoire. On voit bien que ces tendances sur les réseaux sociaux créent des gros problèmes psychologiques, notamment de la dysmorphophobie. »
— Dr Serge Ketoff, Sciences et Avenir, juillet 2026
Ces demandes ne sont pas des demandes chirurgicales : ce sont des demandes de réassurance, parfois des signaux de souffrance. Y répondre par une chirurgie serait une faute. Notre rôle est d’écouter, d’expliquer l’anatomie réelle du patient, et d’orienter vers un accompagnement psychologique quand la préoccupation devient envahissante (dysmorphophobie).
Il faut aussi rappeler que ces canons sont instables : il y a cinq ans, la demande masculine allait vers une mâchoire fine (style coréen). Une morphologie mandibulaire dépend de la génétique, de l’âge, de la position des dents (orthodontie), de la composition corporelle et de la croissance — pas d’une technique virale.
Quand la chirurgie de la mâchoire est-elle légitime ?
Dire non au « bone smashing » ne signifie pas que rien n’est possible. Il existe des indications médicales et chirurgicales réelles, encadrées, évaluées en consultation avec examen clinique, imagerie 3D (cone beam) et le plus souvent en collaboration avec un orthodontiste. La différence n’est pas dans le désir du patient : elle est dans l’existence d’une anomalie morphologique ou fonctionnelle objectivable.
Menton fuyant (rétrogénie)
Un menton en retrait peut s’accompagner d’un retentissement esthétique (profil, ovale du visage, distance cervico-mentonnière) et fonctionnel : incompétence labiale, crispation du muscle mentonnier, ventilation orale, retentissement parodontal sur les incisives inférieures.
La réponse est la génioplastie : une ostéotomie du menton, planifiée en 3D, qui déplace l’os du patient et agit sur les muscles génio-hyoïdiens et génio-glosses. C’est le sujet de notre mise au point publiée dans L’Orthodontiste en juin 2026.
Mâchoire petite et en retrait (classe II squelettique)
Une mandibule courte ou reculée — la vraie « petite mâchoire » — se traduit par une classe II : décalage dentaire, profil convexe, parfois ronflement et syndrome d’apnées du sommeil, douleurs articulaires.
Le traitement de référence est la chirurgie orthognathique, notamment l’ostéotomie mandibulaire d’avancement, associée à un traitement orthodontique. Ici, la mâchoire est réellement avancée — de façon millimétrique, planifiée en 3D — avec un bénéfice à la fois fonctionnel, respiratoire et esthétique.
Défaut d’angle mandibulaire ou de rebord basilaire
C’est précisément la zone que le « bone smashing » prétend traiter. Lorsqu’il existe un réel déficit de l’angle gonial ou une asymétrie du rebord basilaire, deux voies existent :
- l’extension de l’ostéotomie du menton vers les angles — chin-wing et mini-wing — qui harmonise le rebord basilaire avec l’os du patient ;
- les prothèses sur mesure en titane, conçues à partir du scanner du patient et de la planification 3D, posées par voie endobuccale pour restaurer un volume d’angle mandibulaire.
Ces gestes sont réalisés au bloc opératoire, sous anesthésie générale, après une planification numérique — pas devant un miroir.
Ce qui n’est pas une indication
Une mâchoire de morphologie normale chez un jeune adulte en bonne santé, avec une occlusion correcte et sans plainte fonctionnelle, n’est pas une indication chirurgicale. Dans ce cas, notre réponse est une consultation d’information et de conseils.
Ce qu’il faut retenir
- Le « bone smashing » ne remodèle pas l’os : il ne fait qu’écraser les tissus mous.
- Les risques sont réels : hématomes, fracture du zygoma, lésions du nerf mentonnier et du nerf facial, atteintes dentaires et articulaires.
- Le looksmaxxing exerce une pression nouvelle sur les jeunes hommes, avec un risque de perte de confiance et de dysmorphophobie.
- Des indications chirurgicales légitimes existent : menton fuyant, classe II squelettique, déficit d’angle mandibulaire.
- Ce qui distingue le soin de la mode, c’est l’examen clinique, l’imagerie 3D et une indication posée en équipe — jamais une vidéo virale.
Vu sur M6 : l’intervention du Dr Dujoncquoy
Extrait de l’émission « Ça peut vous arriver », animée par Julien Courbet — M6, 2026. Intervention du Dr Jean-Pascal Dujoncquoy, chirurgien maxillo-facial. © M6.
Le Dr Dujoncquoy y développe le même constat que celui exposé ci-dessus : l’absence totale d’effet du traumatisme sur l’os du visage, la réalité des complications, et l’inquiétude que suscite la diffusion de ces contenus auprès d’un public très jeune.
Sources et interventions médias
- Sciences et Avenir, 13 juillet 2026 — Pourquoi le « bone-smashing » ne peut pas remodeler votre visage, par Laetitia Maouchi, avec le Dr Serge Ketoff.
- M6, 2026 — « Ça peut vous arriver », présenté par Julien Courbet : intervention du Dr Jean-Pascal Dujoncquoy sur le « bone smashing » et le looksmaxxing.